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  • Lily Rault

14 avril 2020

Mis à jour : mai 15

Pour se rappeler des dates.


Je suis photographe et réalisatrice. Il y a dix jours, j’annonçais que je maintenais mon exposition TABOU.E - qui devait avoir lieu en galerie cette semaine -, à la date prévue, en rendant le contenu disponible sur internet. Parce-que créer, c’est résister. Parce-que le travail artistique des autres m’aide à tenir moi-même et a toujours rendu ma vie plus douce, notamment dans les moments compliqués. Parce-que le rêve, l’évasion, la stimulation de l’esprit, c’est aussi important que le reste. C’est vital.

J’expliquais alors ma situation, faisais état de ces métiers que l’on fantasme beaucoup, mais dont on ignore les coulisses peu glorieuses et les sacrifices qu’ils requièrent. Aujourd’hui encore, notre force s’étiole un peu plus, les inégalités se creusent et l’on pourrait presque entendre les cliquetis des crans que l’on ressert autour de notre précarité. On ne se sent pas très bien, on respire mal. On a la vague sensation qu’un lourd poids vient presser la poitrine et que l’on suffoque, lentement. Cette sensation, c’est une crise d’angoisse. C’est le coup supplémentaire, celui qui fait courber un peu plus l’échine, celui qui fait craquer la fissure.


Je ne cache pas que le réveil a été un peu plus brutal ce matin, et la nuit, plus agitée que la précédente. Le couperet est tombé. Un mois de plus avant le début du

« déconfinement », puis, pas de réouverture pour les bars, les clubs, les salles de concert, les théâtres, les opéras et les festivals, avant probablement juillet.

Plus tard quoi, on verra. D’abord, on remet la France au travail.

Et l’art, le divertissement, ce n’est pas du travail.

Mais lorsque, en l’occurrence, c’est ton travail, et que la plupart de tes ressources financières proviennent de l’événementiel, de l’art et du monde de la nuit, ça se complique un peu.


Quel message cela envoie, que nous ne « travaillons pas », que nous sommes moins utiles au fonctionnement d’une société ? Et pourtant, une société sans rêve ne survit pas. Et nous ne survivrons pas, si l’on ne nous considère pas comme faisant partie du système. La trivialité de nos vies repose sur une certitude : on travaille pour être en repos. Pour se divertir. Pour s’évader. On travaille pour pouvoir aller écouter de la musique lors d’un concert, un opéra, voir une pièce de théâtre, regarder un film ou lire un livre, on travaille pour pouvoir boire un verre en terrasse et aller dîner au restaurant.

Si l’on perd le divertissement, on perd l’objectif du travail. Et sans objectif, qui travaille ?

Les nombreuses études psychosociales le montrent, la force de travail se nourrit de la motivation. Si l’on enlève ce maillon, on casse cette chaine.

Il faut cesser de considérer qu’un métier hors des bureaux, des usines ou des champs constituent une distraction passagère pour celleux qui l’exercent. On peut être barman, dj, musicien.ne.s, comédien.ne.s toute sa vie. Sans que ce soit une « transition ». Car ces métiers sont tout autant important pour la société. Les représentations sociales autour du travail et de sa prétendue pénibilité sont à changer, car ces stéréotypes perpétuent également la précarité dans laquelle nous sommes. Et les annonces du gouvernement ne vont, pour le moment, pas dans le sens du changement.


Parce-que la vie ne pourra reprendre sans le monde artistique, parce-que le monde de

« l’art et du divertissement », les bars, les restaurants, les concerts, que l’on rouvre « plus tard », que l’on met de côté, parce-qu’il faut remettre la « France au travail », fait partie de la France qui travaille.

Oui, il s’agit d’aller jusqu’au bout de la démarche pour éradiquer l’épidémie, et oui, un rassemblement trop anticipé de plusieurs milliers de personnes pour un festival serait grotesque et dangereux. Mais deux mois de différence entre le « déconfinement » du secteur de l’enseignement et celui de l’industrie de l’art et du divertissement (si l’on devait lui trouver un nom). Vraiment ? Par ailleurs, ce secteur n’est pas composé uniquement d’établissements ou d’événements regroupant plusieurs milliers de personnes. Et le petit café du coin, le petit restaurant qui n’a que quelques tables ou la compagnie de danse du quartier, ne contiendront probablement pas plus de risques de contagion que les plusieurs étages de co-working, les open space et les buildings de la Défense. Mais contrairement à eux, ils ne tiendront pas la crise. Et lorsque l’on viendra se pencher sur leur cas « plus tard », il sera probablement « trop » tard.

Qu’il s’agisse alors d’une rame de métro en heure de pointe, d’un supermarché, d’une école, d’une crèche ou d’un bar, on se retrouve face aux mêmes types de surfaces et de population. La probabilité de transmettre le virus n’étant pas forcément plus grande en fonction des professions, il s’agit alors d’une valorisation subjective des métiers et de leur utilité d’un point de vue macro-économique. Remettre la France au travail ?

La question est, de quelle France parlons-nous.


Qui va retourner au travail, et qui va s’enfoncer dans la précarité ? Les temps de crise font ressortir les inégalités, les tensions entre les différentes forces et mettent parfois en lumière ce que l’on souhaite cacher profondément au fond de nous. Ainsi pop-up également ça et là, — plus ou moins discrètement — les violences, le sexisme, le racisme ou encore la grossophobie et la charge esthétique. On observe. On écoute.

On s’offusque. Puis un soir, on s’aperçoit que l’on ne rentre pas dans les cases de l’État, lorsque l’on remplit un formulaire pour une aide, dont on aurait pourtant bien besoin. L’administration nous renvoie bien souvent à nos différences et au fait que nous ne correspondons pas au système. Mais c’est tout simplement que l’État ne prévoit pas de s’occuper de tous. En témoignent la transphobie, l’homophobie, le sexisme et le racisme d’État, auxquels on peut-être fréquemment confronté.e.s. et auxquels nous sommes davantage confronté.e.s en situation d’urgence. Car il n’y a pas de plan d’aide pour celleux qui n’existent pas. Il s’agit donc là d’un regroupement des luttes contre un fonctionnement systémique qui ne sert qu’une norme.




Je suis photographe et réalisatrice. Mais j’écris aussi. Je filme, je fais du montage vidéo, j’aime jouer la comédie, créer des costumes, être devant et derrière l’appareil photo ou la caméra, sur scène, jouer de la musique, faire du montage photo, de la peinture, travailler le bois, bref, j’ai la création bâtarde quoi. De celleux qui ne rentrent pas dans les cases, de celleux que l’on appelle « artistes ». J’ai d’ailleurs longtemps considéré que je ne pouvais pas en vivre. Et bien qu’aujourd’hui, je sois désormais loin des open spaces lugubres à lumière jaunâtre, au crépis blanc dégueulasse et au collègue à l’haleine douteuse et aux pellicules sur sa veste de costume, on me renvoie encore à ces cases de mon ancienne vie. Ainsi, mon grand-père me rappelait souvent « Mais enfin, tu es psychologue, quand même ! » Il faut dire qu’en tant que médecin, il grommelait parfois à ce sujet et n’avait pas tout à fait bien vécu qu’aucun de ses petits enfants ne suivent une voie aussi prestigieuse que la sienne. Je faisais alors figure de maigre compensation en tant que psychologue, en étant rattachée à l’ordre des soignants. Et voici que même cela disparaissait de la descendance ! Quel gâchis… Ah je l’ai entendu souvent aussi, celui-là. Avec six années d’études supérieures, deux master recherche, un en psychologie et un autre en science politique, pourquoi s’obstiner à servir des mauvais Moscow Mule dans un rade parisien ? A travailler dans des bars ou des clubs la nuit, puis à créer le jour, avec un gain financier discutable ? L’idée même que la création artistique ne puisse pas constituer un métier, est profondément installée dans nos cultures. C’est ce que l’on met dans la partie « hobby » de nos CV, ce sont des passe-temps. Quelle triste expression, qui fait bien sens en cette période et qui en dit long sur la considération et l’estime que nos sociétés occidentales portent à l’Art, et à la spiritualité, d’ordre général. Et en effet, l’idée que cela ne puisse pas constituer un mode de vie à forte « valeur sociale », a longtemps été ancrée en moi.

Il aura fallu du temps, presque trente années, pour que je fasse mes propres choix et que je considère que ce qui me fera vivre, c’est que je ne serai pas morte à l’intérieur.

Je n’ai pas besoin d’être sauvée de ma situation. Ce choix du risque, je l’ai fait de plein gré, il y a de cela quelques années. J’en ai payé le prix, faisant parfois des semaines de 60 heures, cumulant 3 jobs différents. Enchainer neuf heures de service dans un bar, traverser la ville à vélo pour atteindre un club où je serai photographe jusqu’à l’aube, retraverser la ville à vélo pour rentrer chez soi au petit matin, épuisée. Mais il s’agit d’un tout autre prix que je paie aujourd’hui et qui me rend incapable d’assumer mon loyer, malgré la force de travail que je génère chaque jour. Avec abattement, lassitude et un brin de dégoût, je prends conscience de tout ce qui m’avait contrainte à accepter un mode de vie qui ne me correspondait pas jusqu’à lors, et qui, aujourd’hui me pousse à accepter des conditions parfois border, pour pouvoir vivre de ce que j’aime.

De l’étroitesse d’esprit et de l’intolérance, nous enjoignant à composer un tout unique, alors qu’une société doit être faite de différences, de couleurs et de complémentarités, pour bien vivre ensemble. Car, c’est cet ensemble de différences qui crée l’équilibre. Cette idée fait se rejoindre ma lutte personnelle dans mes choix de vie et ma lutte contre le sexisme vers une forme d’intersectionnalité, de « lutte intersectionnelle ». Car, ce qui fait sens entre, ma situation « d’artiste bâtarde » mise au banc d’une économie que l’on veut relancer sans nous, mais qui ne tiendra pas sans nous ; le système hétéropatriarcal contre lequel je me bats et qui a donné naissance à mon projet TABOU.E ; mais aussi la crise que traverse depuis des années le système de santé, avec des gardes qui durent 24H et des soignants que l’on voudrait « plus productifs » avec moins de moyens ; le point commun à tout cela, c’est simplement le signe d’un système malade.

Un système qui place la productivité et le gain financier avant tout, qui détruit la planète, qui détruit l’esprit, qui détruit la créativité et qui finira par laisser mourir l’humanité en chacun de nous.



On en vient à cette conclusion. Et puis on craque. Mais craquer c’est important, et c’est légitime. Faire toujours bonne figure ne nous rendra pas plus heureux.ses. Mardi 14 avril 2020. On écrit le jour, pour se souvenir des dates. On y est à nouveau. On recommence. On recommence le confinement depuis le début. 29 jours passés, 29 jours qui arrivent. Au moins. Au delà des angoisses financières, qui nous font ressentir les criantes failles du système ; au delà des projections, quel quotidien s’offre à nous ? Qu’avons-nous appris, depuis ? Ne pas reproduire les mêmes erreurs, ne pas se précipiter dans l’urgence du moment. Se poser. Prendre le temps. Et penser. panser. Alors on se réorganise, encore. On réapprivoise le temps. On revoit ses priorités. On se dit que, travailler 10 heures par jour pour respecter une deadline prévue initialement pour une exposition (qui est finalement désormais toute autre), n’a plus tellement de sens. Avec tout ce temps qui s’allonge devant nous. Il faut se demander ce que cela nous offre. Ce que cela peut apporter de bénéfique. Après réflexion, j’ai alors pris la décision de décaler la date de vernissage numérique et de reporter à plus tard le projet TABOU.E. Il sortira avant la fin du confinement, mais c’est un travail colossal que de transformer une exposition physique, des conférences, de repenser un lieu de rencontre et de le transposer à un univers virtuel. Tout en essayant d’en garder l’essence : l’expérience humaine, l’alchimie et les émotions.

Grâce à ce temps supplémentaire, de nouvelles personnes rejoignent le projet, qui s’agrandit et prend une nouvelle naissance.

Une fois la décision prise, on souffle, on se pose un instant. Puis, on se refait un café, on se prépare à la réorganisation et on fait appel à notre amie de toujours dans ces moments là : la musique.

Et si demain, les artistes derrière votre musique ne pouvaient plus créer ? Que ferait-on d’un monde sans musique ?

Écrire, cela fait du bien. Cela permet de structurer sa pensée et d’évacuer ses émotions. Mais c’est également important de le partager, et c’est pour cette raison que je le fais. Que différents vécus se racontent, permet une lecture alternative et la modification de nos perceptions sur le monde. En renouvelant les représentations au cœur d’une société, on répand le changement et on atteint le politique. Et quel autre intérêt d’être vivant, si ce n’est de participer au changement que l’on espère.

La question qui demeure alors serait, lors d’un retour à la normal, que restera t-il de tout cela ?


Lily,

14 avril 2020, Paris




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