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  • Lily Rault

“ Créer, c’est résister ”

Mis à jour : mai 15


Sommes-nous en guerre ? En guerre contre nous-même, peut-être.


Mais il me parait bien futile de parler de guerre depuis mon petit bureau du XVIIIe arrondissement de Paris. Pourtant, Paris a changé et des dizaines de camions de police passent tous les jours par la grande rue Marx Dormoy, sous mon balcon. Leurs hauts-parleurs clamaient hier encore “ Rentrez chez vous ” aux derniers réfractaires au confinement. C’est surprenant de vivre cela. C’est surprenant d’être témoin du présent, du fameux moment où l’on pourrait mettre en pause ce qu’il se passe, car l’action est palpable, car on l’observe en dehors de son corps. On sait, à cet instant précis, que l’on vit une période de l’Histoire. On le sait. Les rayons des supermarchés de mon quartier se vident et les files d’attente s’allongent. Plus de gel hydroalcoolique, mais plus d’alcool à 90° ni de désinfectant non plus, ce jour là, dans les pharmacies de ma rue. Je lève les yeux vers le ciel bleu et les ferme, le temps d’un soupir. Juste pour sentir les rayons de soleil embrasser mon visage. On est bientôt en avril. L’air est frais, rien ne témoigne de la lourde atmosphère et l’on serait presque heureux de devoir patienter avant de pouvoir entrer dans un magasin. Pourtant, le personnel soignant se débat contre la pandémie qui sévit de plus en plus chaque jour. Je lis leurs récits. Pour ceux qui parviennent, en plus de leur labeur, à trouver un moment pour écrire ou dessiner, et nous raconter comment ils vivent le front, par manque de moyens.


Parlons-nous de guerre ? De guerre lasse, peut-être. Déjà. Car on ne sait plus tenir sur la distance, on n’apprend plus ce qu’est le temps long.


A peine dix jours se sont écoulés et nous nous perdons dans le calendrier, pour oublier, pour ne pas ancrer ce qu’il se passe dans le réel, pour ne pas cristalliser l’instant. Pour ne pas céder à la panique et au climat anxiogène. Tous les divertissements sont alors bons à prendre, justifiés, justifiables, le temps passé sur les écrans s’envole et la culpabilité de l’abrutissement et du moment vain avec. On a le scroll facile et l’on se noie dans le flux trop important de contenus débilisants. Notre pensée ne risque ainsi plus d’ombrager nos longues journées, et l’on fuit le temps, qui nous était si cher et qui nous manquait tant quelques semaines plus tôt. Je me retrouve, ainsi, au milieu de tout cela. Inerte. Hébétée. Incapable. Moi, dont la liste de livres ne faisait rien d’autre que s’allonger, qui râlait de ne pouvoir saisir ce temps, le temps d’un instant, le temps de flâner, le temps de caresser quelques mots. Incapable de me poser, de penser, de panser, de donner du mouvement, de créer. Et pourtant, tout le monde s’agite, cherche une solution à l’isolement, au vide et tente de combler. On évite à tout prix de se retrouver face à soi-même, à ses angoisses, à ses crises existentielles ou métaphysiques. Comme si le temps long était le problème. Comme si ce n’était pas nous, le problème. Face à cette folle quête de la productivité, de la sur-performance, face à cette société qui ne sait se poser même en période de pandémie mondiale, j’ai le tournis et je capitule. Je cède à l’oisiveté béate d’une milléniale. Oisiveté qui n’a ni le goût, ni la délicatesse de celle de nos aïeux. Revêtant une triste trivialité numérique et autres désolations Tiktokiennes, et balayant d’un revers de manche Camus et ses propres “ guerres ” contemporaines. Mais comment concevoir ce nouveau mode de vie avec légèreté, lorsqu’on en comprend les enjeux qui se mettent en place pour le futur et que l’on y perçoit très clairement nos pertes ? Et comment éthiquement penser à nos pertes, alors que l’on est en bonne santé, vivant, et à l’abri du besoin pour le moment ?


Alors, après dix jours de flottement, il est temps de prendre conscience. Oui, les conséquences vont être lourdes. Pour certain.e.s plus que d’autres. On relativise, on sait que l’on reste privilégié.e.s, on sait qu’il y a toujours pire, mais et si demain …? On se questionne, qu’est-ce que c’est que d’avoir un statut économique “ fragile ” lors d’une crise ? Comment garder le moral, quand on voit les économies faites pour financer un projet que l’on a mis plusieurs mois à construire, commencer à partir dans les courses de première nécessité ? Comment fait-on quand ses sources de revenus fixes sont un ensemble de petits boulots liés à des activités mises sur pause par la crise sanitaire ? Quand les cachets sont payés en cash ? Quand les factures restent impayées ? Quand on n’a pas le statut d’intermittent, si décrié ? Comment fait-on pour ne pas perdre son logement avant la reprise de “ l’ancienne vie ”, alors que l’on n’aura pas de quoi payer ses prochains loyers ? Indépendants, artistes, nous allons faire partie des premières lignes à tomber économiquement, si cela s’éternise. Certes, c’est un choix de vivre à contre courant de la société, d’avoir quitté un poste stable, un CDI et la sécurité qui va avec. Mais loin du fantasme de l’artiste bourgeois lové dans son hôtel particulier rive gauche, nous enchainons pour la plupart d’entre nous plusieurs emplois, considérés généralement comme ingrats. C’est une prise de risque quotidienne de vivre en indépendant et cela nous rend encore plus vulnérables en période de récession. Alors, comment imaginer demain sans vertige ?


Malgré tout, on finit par sortir de son trou, de sa zone d’errance et on observe. On observe qu’autour de nous, la vie se réinvente petit à petit, et on s’inspire de celleux qui continuent. On finit par arriver à lire, par arriver à écrire et par dominer ses angoisses. On écoute les récits passés de celleux qui l’on vécue, la guerre, la vraie. Qui ont façonné un des visages de la Résistante, et qui ont laissé ce message aux nouvelles générations : “ Créer, c’est résister. Résister, c’est créer.” *


Si nous sommes en guerre, alors, résistons. Alors Créons.



NB: Inspirée par la mobilisation et la force de certain.e.s artistes et travailleur.se.s indépendant.e.s, j’ai décidé de maintenir l’exposition “TABOU.E 2020 : entre jouissance et douleur ” au 16 avril 2020, en réinventant les conférences, les shootings et le vernissage en temps de confinement. Stay tuned, plus d’informations très prochainement sur @lilyrault_ !


Lily,

Vendredi 27 mars 2020,

Paris XVIIIe





* S. Hessel, Indignez-vous !, Montpellier : Indigène éditions, 2010, p. 10.


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